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par kolonel muller » 16 oct. 2008 18:14
Oi oi
Un petit récit exhumé des tiroirs et dépoussiéré pour l’occasion. Tout y est rigoureusement authentique et date de cette époque pas si lointaine où le kolonel n’avait que faire des forums internets, et où il n’était pas un encore un quasi-beauf aigri aux frontières de la neurasthénie… Une version moins bien foutue avait été publiée dans une vieille RALEUSE, ça s’appellait CROCODILE VIKING TRAQUE LA BETE. Je crois qu’on peut conserver ce titre glorieux.
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Pulau Simeulue : il planait sur cette île comme une aura de mystère. Je traînais du côté du nord de Sumatra depuis trois mois déjà, lorsque je prêtais, un peu par hasard, l’oreille à quelques rumeurs étranges en provenance de cette île méconnue à douze heures de la côte: des rumeurs de magie noire, de morts étranges, de crocodiles géants… On racontait que les sorciers les plus puissants de l’île étaient capables de communiquer avec les crocodiles, de leur donner des ordres et de s’en servir comme montures pour rallier la côte. Quelques années plus tôt, un navire avait fait naufrage, et pour dégager les corps encore coincés dans l’épave, on avait fait appel à un sorcier qui avait ordonné à de grands crocodiles de plonger et de rapporter les dépouilles afin qu'elles soient inhumées selon les rites de l’Islam. Il fallait absolument que j’en sache plus. Flanqué de mon fidèle pote Aka, je me mis en route pour le port d’embarquement à destination de Simeulue.
Tapaktuan , Aceh sud …. Mai 99 .
Le capitaine du cargo ne se lève même pas pour nous dire combien il nous en coûterait d’aller avec son bateau jusqu’au port de Sinabang. De derrière la tenture qui masque son lit, il propose d’embarquer et de discuter du prix en pleine mer. Etait-ce sa façon à lui de refuser, ou espérait-il vraiment nous voir accepter son marché ? Pour atteindre l’île de Simeulue, il ne restait plus qu’à attendre pendant trois jours le transporteur régulier.
Sur le ferry poussif, nous sommes trois Français : moi et deux planchistes, qui sac et surf au dos viennent pour les vagues de la côte occidentale. La situation politique étant ce qu’elle est à Aceh (Un groupe indépendantiste armé redouble d’activité et multiplie les raids contre les commissariats et les casernes), nous parlons un instant des élections qui approchent. L’un d’eux, particulièrement sûr de lui, me conseille de fuir la région avant la date fatidique. Selon lui, le jour du scrutin risque d’entraîner Aceh dans une période indéfinie de guerre ouverte. Ce qui n’était effectivement pas impossible.
Au petit matin, le bateau entre dans une baie au fond de laquelle pointent les toits en tôle du charmant petit bourg de Sinabang. La mer est d’huile, le soleil encore mal réveillé, et les brumes sur la forêt qui cerne la ville se dissipent peu à peu. On aperçoit des maisons lacustres et des petites barques depuis lesquelles les pêcheurs locaux s’affairent. Mais Sinabang est tout autre que ce à quoi je m’attendais. La population native de l’île est concentrée dans le nord, et la plupart de ceux qui peuplent la " capitale " sont des expatriés venus de toute l’Indonésie, avec un bon niveau de vie et une mentalité qui n’avait rien à voir avec celle des Achinais de souche. Je n’avais jamais, à l’époque, encore vu autant de lecteurs vidéo laser en Indonésie (l’exploitation-destruction de la forêt ?), ni entendu parler d’une jeunesse qui buvait, fumait et forniquait autant.
Déclarer ouvertement vouloir assister à une démonstration des capacités des sorciers nous paraîssait être la moins bonne des stratégies. Il y avait un autre moyen. En prenant le simple prétexte de vouloir voir un grand saurien évoluer dans son milieu, nous comptions amener un sorcier à faire usage de son art pour faire sortir la bête de sa tanière aquatique. Ainsi, le sorcier ne se sentirait pas forcément observé, et userait de sa magie avec plus de naturel.
Renseignements pris, on trouvait encore des crocodiles (et donc des sorciers ) en deux endroits:
A Labuhan bajau, un village du sud à deux heures de bus de Sinabang, et à Sibigo, au nord-est, un village uniquement accessible par bateau ou à pied, en plusieurs jours, et qui était (dans l’optique de notre recherche) une destination incontournable : l’estuaire de la proche rivière étant infestée de crocodiles.
La logique voulait que l’on se rende d’abord à Labuhan Bajau à titre d’essai. Sibigo était beaucoup plus prometteur, puisque la population locale était en majorité la population native de l’île, mais je préférais vérifier d’abord notre méthode d’investigation en un autre lieu. En cas de maladresse, nous pourrions toujours partir pour Sibigo et ne pas y réitérer nos erreurs.
Labuhan Bajau
Rarement verrais-je un bus aussi délabré, et une piste aussi défoncée. De gros varans de plusieurs dizaines de kilos s’ébrouent lentement à l’approche du véhicule pétaradant et rampent sans légèreté vers le couvert protecteur de la forêt. L’accueil des habitants n’avait rien à voir avec celui que nous recevions d’habitude dans les campagnes achinaises : les locaux sont à l’aise et vraiment familiers. Aka et moi avions convenu de dire que nous venions juste pour la ballade, et à l’occasion pour apercevoir (par pure curiosité) des crocodiles. Une fois tirés des griffes de l’hospitalité forcée du chef du village, nous prétextâmes une promenade digestive pour aller à la nuit tombée glaner des informations sur le Pawang buaya local, le charmeur de crocodiles. On nous avait mis en garde contre la très désagréable manie des locaux à empoisonner les voyageurs, mais le village n’était que sourire. Rien de l’atmosphère d’obscurantisme à laquelle nous nous attendions, vaguement angoissés. Nous pensions devoir constamment rester sur nos gardes pour parer à la malveillance généralisée à notre encontre, mais nous fûmes invités à être les spectateurs d’un tournoi de volley sous les cocotiers, dans l’herbe rase, à deux pas d’étroites plages de sable…
Le seul sorcier encore valide dans cette partie du sud de l’île me considérait d’un œil amusé, et moi, devant sa petite taille et son extrême simplicité d’apparence, d’un œil dubitatif. Il m’apprit que le mois précédent, sept crocodiles d’estuaire sillonnaient encore les petits cours d’eau du canton. Mais bien qu’ils soient « ses amis », ils n’en restaient pas moins des animaux et constituaient une menace trop grande pour la nombreuse marmaille du coin. Alors, un soir, le sorcier les a congédiés et envoyés vers l’île Banyak, voisine de Simeulue, là où leurs frères de race pullulent, et où il n’y a à croquer que des singes maladroits. Le vieil homme était cependant prêt à débusquer les crocodiles en notre présence, mais il lui fallait énormément d’argent, peut être deux mille francs ou plus, que cela soit pour louer la pirogue jusqu’à l’archipel voisin, ou acheter des vivres ou des composantes magiques… Le prix n’était pas prohibitif au vu de la distance à parcourir en haute mer, mais j’étais loin de pouvoir payer une telle somme.
Le lendemain, nous marchâmes dans un décor de palmiers et d’océan jusqu’au bout de la piste qui traversait le village. J’essayais de trouver un passage peu profond dans une portion de forêt inondée, mais déjà loin du rivage, pataugeant dans de l’eau saumâtre jusqu’aux genoux, je renonçais et rejoignis Aka que déjà je n’apercevais plus. Lorsque plus tard nous discuterions de cette mangrove avec l’un de nos informateurs dignes de confiance, il s’étonnera de la réponse du sorcier : " plus de crocodiles là-bas ? ! ? Mais, j’y étais la semaine dernière, et j’en ai vu un ENORME ! " …Hum… même avec votre brave serviteur en guise d’appât (je n’avais pas vu BLACK WATER !), nous n’avions pas eu cette chance ! Que tirer comme leçon du mensonge ou de l’erreur de ce vieux pawang buaya ?
En route pour... Sibigo
Du fait d’une prétendue pénurie de crocodiles à Labuhan Bajau, pénurie qui nous aurait forcés à dépenser vraiment trop d’argent pour passer sur l’archipel voisin en compagnie du sorcier, il ne nous restait plus qu’à partir à Sibigo. Notre projet plongea les gens dans la consternation. Adik, l’oncle d’Aka, employé par le gouvernement sur cette île, nous expose froidement les bonnes raisons de ne pas aller là-bas : les sorciers de Sibigo sont investis d’une puissance maléfique qui exige d’être régulièrement alimentée par des sacrifices humains. Faute de quoi le porteur de cette force surnaturelle serait lui-même dévoré par le démon. L’arme des sorciers de Sibigo pour tuer leurs victimes était le poison, et que l’on croie ou non en la magie noire, poursuivit Adik, le poison est une menace bien réelle : Il ne s’écoule pas quelques mois sur Simeulue sans que l’on constate un cas d’empoisonnement mortel … Lorsque le décès d’un des initiés survient, il est dit que son corps sans âme, animé par le maléfice, erre plusieurs jours dans la forêt avant de tomber une bonne fois pour toute. Jungle, sorcellerie, crocodiles et maintenant zombies, j’avais trouvé le terrain de jeux idéal !
Des marins sur le port de Sinabang nous confirmèrent ces histoires terrifiantes de poison et de crocodiles soumis. L’un d’eux, habitant et natif de Sibigo, nous certifia pourtant qu’après une petite semaine de patience et une rémunération conséquente, nous pourrions peut-être convaincre un pawang buaya de sa connaissance de nous faire démonstration de sa science.
Je n’avais vraiment plus les pieds sur terre et me voyais déjà assister à des cérémonies rarissimes et à des scènes qui bouleverseraient ma compréhension du monde. Aka, malgré sa peur, était lui aussi finalement très excité par cette perspective. Puis, un jour, la veille de notre départ, il revint d’une visite chez son oncle véritablement paniqué : campagne électorale oblige, le chef de Sibigo était en ville, et avait appris notre souhait de nous rendre chez ses semblables, bruit qui avait fait, excusez du peu, le tour de la petite ville de Sinabang. L’homme en question avait alors personnellement chargé Adik de nous faire renoncer à notre projet ! Selon lui, la moindre erreur d’approche pourrait tourner à la catastrophe. Les sorciers de Sibigo peuvent tuer par la pensée et ont la rancune tenace. J’ai bien rencontré, plus tard, un ancien militaire de carrière qui méprisait ouvertement ce genre de mises en garde, mais pour l’instant, ces recommandations de la part d’un natif, censément instruit et cultivé, avaient fait leur petit effet ! Aka aurait porté des chaussettes, on y aurait retrouvé tout son courage ! Je n’en menais pas large non plus, mais je sentais là l’occasion de vivre quelque chose d’unique, quelque chose qui allait bouleverser mes convictions profondes, alors j’ai bombé le torse, encouragé mon camarade, et foncé tête baissée !
Et c’est à partir de là que tout a lamentablement échoué.
Le premier jour, et malgré notre ponctualité exemplaire, le bateau partit sans nous.
Le deuxième jour, nous arrivions en avance. Mais le bateau était déjà parti, en avance lui aussi.
La troisième journée nous la perdons à vainement tenter de gagner Sibigo par le nord-ouest, mais nous sommes mal renseignés, c’est tout bonnement impossible. Retour à Sinabang.
Le quatrième jour, nous le passons à attendre un vrai guide providentiel, faux ami qui nous promet la lune avant de disparaître dans sa forêt sans laisser d’explications.
Le cinquième, enfin, le navire quitte le quai avec à son bord deux idiots pleins d’illusions : à cent mètres de la jetée, à peine, le moteur rend l’âme. Le mécano apprend aux passagers résignés qu’il faudra au minimum attendre le lendemain pour repartir.
Mais nous sommes pressés par le temps. Aka est enregistré sur les listes électorales, et s’il manque le jour de l’élection présidentielle, il s’expose à un interrogatoire musclé. Les séparatistes appelant au boycott, il serait risqué de manquer le scrutin, sous peine d’être assimilé par l’armé à un partisan de l’indépendance. D’autre part, nous sommes déjà éprouvés nerveusement par de pleines journées d’attente vaine. De plus, ce cinquième jour, celui de la panne, fut aussi celui d’un accrochage, sur le port, avec deux résidents de Sibigo. Avant même d’en avoir vu le rivage, nous avons donc deux ennemis là où nous voulons nous rendre. Ce qui n’augure rien de bon pour notre indispensable intégration à leur communauté.
Le découragement s’est abattu sur nous comme une chape en plomb, et pressés d’oublier cette île où tout à échoué, nous planifions notre départ à la date du dernier des bateaux qui nous permettra d’atteindre Banda Aceh pour le 7 juin.
Nous allions prendre la dernière claque le jour de l’embarquement : le grand père d’un jeune type sympa écoute avec amusement notre histoire. Selon lui , tout le monde sur l’île sait bien que le dernier pawang buaya de Sibigo est mort voilà plus de dix ans Les autres, hormis celui de LabuHan Bajau qui a tout son respect, ne sont que des vulgaires chasseurs de crocodiles sans talent, avides en la présente occasion des dollars du petit Français naïf! N’avions-nous pas pris un peu trop au sérieux ce Voodoo sauce Sumatra ?
Mon vrai nom c'est FRED :-)