Contre le travail et ses apôtres

Le punk n'est pas qu'une musique ! Ici on discute de l'actualité, des manifs et des résistances en lien direct avec notre culture. "Make punk a threat again", ça vous dit encore quelque chose ?!
Norma Bates

Re: Contre le travail et ses apôtres

Message par Norma Bates » 01 oct. 2009 10:10

Yanic a écrit :Euh, je serais bien plus pragmatique que toi sur ton analyse France Telecom.
La majorité des suicidés de FT sont des gens qui se sont retrouvés sur des centres d'appel, parce que c'est maintenant là où il y a le plus de besoin de main d'oeuvre dans la société. Et bosser sur un plateau peut déja être assez insupportable alors qu'on l'a "choisi", alors s'y retrouver alors qu'on avait passé auparavant 15 ans dehors comme technicien à poser ou réparer des lignes (exemples constatés, pour avoir bossé quelque mois là-bas il y a 7 ou 8 ans), je comprends tout à fait que ce soit un truc à devenir dingue très vite. Ça consiste à passer d'un métier à de l'abattage, de plus hyper-fliqué, dans les stats d'appel comme dans l'écoute aléatoire des opérateurs.
Donc, personnellement, avant même de parler de travail constituant fondamental ou non de l'existence, je comprends tout à fait que ça amène des gens à virer de la cafetière, voire à se la faire sauter.
Alors moi, bien moins. Tu me diras que tout ça ce n'est donc qu'une histoire d'appréciation personnelle, mais je trouve que ça a son importance. Comprendre qu'être mal au travail ça puisse amener un paquet de gens au suicide, c'est là que ça désole. On donne tellement de poids au travail dans notre société, que c'est La chose qui justifie presqu' à elle seule ta joie de vivre ou ta déprime. Etre dans la merde de tunes, avoir des dettes jusqu'au cou, vivre avec que dalle, y a toute une catégorie de gens qui le vivent au quotidien, et qui font avec. Parce qu'ils ont une vision de la vie qui s'est adaptée à leur situation, et ces gens là peuvent même te dire bien souvent qu'ils aiment la vie et qu'ils sont malgré tout heureux. Les fonctionnaires, par contre, qui possédaient le stéréotype du "tout pour être heureux" (maison, crédits à jour, scenic neuve et mômes bien nourris), et qui du jour au lendemain se retrouve avec un taf sous-payé, à mi-temps ou en pré-retraite, ceux-là passent instantanément en mode grosse dépression suicidaire, et c'est logique, compréhensible? Pour moi c'est toute leur philosophie de la vie qui les a mené à ce geste, pas seulement leur reclassement. Le boulot ça ne doit pas être une raison de vivre! c'est ça qu'il faut changer, on peut vivre sans, on peut se construire et s'épanouir sans un travail "salarié" en tous cas, et même au pire si on se retrouve en centre d'appels et qu'on ne le supporte pas, ben on dégage, et on démarre une nouvelle vie. Et ce qui me choque c'est qu'aucune de ces personnes n'y ait songé une seconde avant de se foutre la tronche en l'air, et de laisser conjoints et gosses sur le pavé.

Yanic

Re: Contre le travail et ses apôtres

Message par Yanic » 01 oct. 2009 10:53

Norma Bates a écrit :Etre dans la merde de tunes, avoir des dettes jusqu'au cou, vivre avec que dalle, y a toute une catégorie de gens qui le vivent au quotidien, et qui font avec. Parce qu'ils ont une vision de la vie qui s'est adaptée à leur situation, et ces gens là peuvent même te dire bien souvent qu'ils aiment la vie et qu'ils sont malgré tout heureux.
Le dire, je n'en doute pas. Le penser sincèrement, j'ai plus de doutes, selon les cas. Mais c'est un tout autre débat.
Norma Bates a écrit :Le boulot ça ne doit pas être une raison de vivre! c'est ça qu'il faut changer, on peut vivre sans, on peut se construire et s'épanouir sans un travail "salarié" en tous cas
Je pense que là-dessus, on est largement d'accord, tout de même !
Mais en attendant, je remarque qu'on est un bon paquet ici à bosser, même si ce n'est pas pour le plaisir ! (je parle pour ceux qui ont fini leurs études, bien sûr) ! Enfin, "bosser", c'est pour certains d'entre nous une façon de parler, à commencer par moi, sinon je ne serais pas en train de poster ! (j'ai depuis quelques années réussi à distinguer concrètement la notion de salariat de la notion de travail ! :lol: )
Pour moi c'est toute leur philosophie de la vie qui les a mené à ce geste, pas seulement leur reclassement. (...) et même au pire si on se retrouve en centre d'appels et qu'on ne le supporte pas, ben on dégage, et on démarre une nouvelle vie.
Je suis bien d'accord, mais peut-on balayer d'un revers de main ce genre de conséquences tragiques, sous prétexte qu'ils ont fait des choix philosophiques (ou plutôt, des non-choix, vu qu'ils n'ont jamais eu l'envie/l'occasion de le voir autrement) qui nous semblent mauvais ? Autant le cadre sup', qui a orienté sa vie à la la recherche du profit et à l'écrasement des autres comme un jeu très payant, peut se retrouver foutu dehors de sa boite, voire se retrouver dans une plus petite (en chêne ou en sapin, généralement), ça ne me touche pas plus que cela, autant le modeste employé qui se retrouve broyé dans une machine, ça me dérange un peu plus. Bien sûr, on peut dire "ils ont choisi de travailler, tant pis pour eux, qu'ils crèvent". Mais je me dis que ce n'est pas forcément dans ces catégories qu'on retrouve le plus de prosélytes du travail. Durant le bref passage que j'avais fait chez Orange, il y avait des gens qui s'étaient retrouvé en centre d'appel, car un problème de dos les empêchaient de continuer à faire mumuse sur le terrain avec des câbles téléphoniques. Des gens qui passaient donc d'un boulot qui leur "plaisait" à un taf imposé qui a la particularité de te bouffer le cerveau. C'est probablement manquer de conviction politique que de ne pas leur en vouloir de ne pas cracher sur le travail, et de les plaindre un peu quand même.
(bon, en même temps, quand j'étais passé chez Orange, c'était des super souvenirs, entre les cuites avec le pinard planqué dans une canette de coca et les appels persos pour être en ligne et donc éviter d'avoir à répondre aux appels, y'avait encore un bon coté fonctionnaire qui rendait ça très supportable ! C'était en 2002 ou 2003, il y a surement dû y avoir pas mal de managers, de chefs d'équipe et autres kapos pour remettre de l'ordre là-dedans !)

reno
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Re: Contre le travail et ses apôtres

Message par reno » 01 oct. 2009 11:39

Norma Bates a écrit :Pour tous ces gens, le travail voulait dire "vie", du coup plus de travail (ou moins) = "mort".
Je ne l'interprèterais pas comme ça nécessairement. D'une part parce qu'il y a surement 24 histoires très différentes derrière ces 24 personnes. Et d'autre part parce que, me semble-t-il, tous les suicidés en question n'avaient pas encore reçu de préavis de licenciement (mais je me trompe peut-être sur ce point). Certains n'ont-ils pas vécu la situation comme des "brimades" incessantes? (la mutation géographique, le passage d'un boulot où ils avaient leurs marques (voire qui leur plaisait) à un boulot dont ils ne voulaient pas pour X raisons, le climat (les kapos), le rendement, le fait de devoir mentir/arnaquer des clients pour faire du chiffre, etc.). Tu ajoutes ça à d'éventuels autres problèmes persos, à la peur du chômage "en ces temps de crise", à la peur de la pauvreté (qui, comme la prison, fait sans doute plus peur aux gens au moins un peu aisés qu'à ceux qui vivent déjà chichement), etc. et ça fait un cocktail qui peut faire du dégât dans la tête de gens qui cogiteraient trop dessus, ne dormiraient plus, etc...

Et le suicide et "l'envie de mort" sont quand même des choses sur lesquelles il est vain (je pense) de vouloir faire des généralités. Entre ceux qui en ont vraiment marre et qui cherchent un "coup d'éclat" et ceux qui lancent un "appel à l'aide", il y a surement toute une gamme de motivations et de gens qui se sont ratés alors qu'ils ne le voulaient pas, et de gens qui ne se sont pas ratés alors qu'ils l'auraient voulu (je deviens nébuleux là ^^ ).

Mon expérience c'est que quand on déprime sévèrement c'est un engrenage irrationnel.

Norma Bates

Re: Contre le travail et ses apôtres

Message par Norma Bates » 01 oct. 2009 14:46

reno} Je suis bien d'accord sur le fait qu'évidemment les histoires de ces gens doivent être différentes, et que pour en arriver au suicide tout un tas d'éléments rentrent en jeu, mais les suicides dont on parle quand on lit "nouveau suicide chez FT", ce sont ceux pour lesquels les personnes ont laissé des lettres mettant en cause leurs conditions de travail. Donc on parle bien du travail comme élément "décisif" (entre autres bien sûr), dans le passage à l'acte. Après je suis d'accord, on ne passe pas toujours à l'acte pour trouver la mort, parfois pour appeler à l'aide, je m'étais mal exprimée.

Yannick}
Yanic a écrit :
Norma Bates a écrit :Le boulot ça ne doit pas être une raison de vivre! c'est ça qu'il faut changer, on peut vivre sans, on peut se construire et s'épanouir sans un travail "salarié" en tous cas
Je pense que là-dessus, on est largement d'accord, tout de même !
Mais en attendant, je remarque qu'on est un bon paquet ici à bosser, même si ce n'est pas pour le plaisir !
Ben oui moi-même je bosse, mais ce n'est pas ma raison de vivre, c'est plus ça que j'voulais dire. ;)
C'est probablement manquer de conviction politique que de ne pas leur en vouloir de ne pas cracher sur le travail, et de les plaindre un peu quand même.
J'arrive pas à comprendre le sens de ta phrase, désolée. :oops:

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Re: Contre le travail et ses apôtres

Message par niap » 01 oct. 2009 16:28

Norma Bates a écrit : mettant en cause leurs conditions de travail. Donc on parle bien du travail comme élément "décisif" (entre autres bien sûr), dans le passage à l'acte.
Juste sur ce point, ce n'est pas le travail qui est l'élément décisif mais bien les conditions dans lequel on l'exerce (j'ai ce cas dans ma boite, des gars qui allaient très bien y'a 6 mois et qui sans changer de boulot dépriment aujourd'hui-->petits chefs devenant arrogants, hausse des cadences, faire plus avec moins de moyens enfin le classique).

Plus général, il me semble que ce n'est pas le travail qu'il faut remettre en cause, mais le salariat et les rapports de dominations/classes qu'il engendre.
Et pendant ce temps là, papon, libre jubile
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Re: Contre le travail et ses apôtres

Message par bub » 01 oct. 2009 16:35

niap a écrit :Plus général, il me semble que ce n'est pas le travail qu'il faut remettre en cause, mais le salariat et les rapports de dominations/classes qu'il engendre.
Ce n'est pas l'activité productrice qu'il faut remettre en cause, mais bien le travail et les rapports au temps qu'il engendre.

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Re: Contre le travail et ses apôtres

Message par Anomalia » 01 oct. 2009 20:10

Je n'ai pas spécialement envie de prendre un parti spécial sur le sujet, tout d'abord parce que je ne travaille pas. Ensuite parce que je ne connaissais pas ces personnes, et qu'en faire une analyse psychologique quand tout ce qu'on a appris sur eux, ce sont des éléments shématiques digérés par les médias et tombés dans nos cerveaux comme LA vérité, me semble un peu facile.
Le boulot ça ne doit pas être une raison de vivre! c'est ça qu'il faut changer, on peut vivre sans, on peut se construire et s'épanouir sans un travail "salarié" en tous cas, et même au pire si on se retrouve en centre d'appels et qu'on ne le supporte pas, ben on dégage, et on démarre une nouvelle vie.
Est-ce si facile de "démarrer une nouvelle vie" ? Et est-ce si facile de vivre sans thunes dans la société actuelle ?

Après, bien sûr que le travail ne doit pas être une raison de vivre. Bosser pour "se sentir utile" est assez ahurissant, mais là je crois que nous sommes tous d'accord.
"I came to America because I heard the streets were paved with gold. When I got here, I found out three things: first, the streets weren't paved with gold; second, they weren't paved at all; and third, I was expected to pave them."

Norma Bates

Re: Contre le travail et ses apôtres

Message par Norma Bates » 01 oct. 2009 20:31

bub a écrit :
niap a écrit :Plus général, il me semble que ce n'est pas le travail qu'il faut remettre en cause, mais le salariat et les rapports de dominations/classes qu'il engendre.
Ce n'est pas l'activité productrice qu'il faut remettre en cause, mais bien le travail et les rapports au temps qu'il engendre.
+1 Et le rapport au travail tout court.
En tous cas, ces cas de suicide soulèvent pas mal de questions: vu aux infos des employés en centre d'appel FT qui se lâchaient et expliquaient leurs conditions de travail bien gravos (cadence exigée, écoutes, appels mystères, déshumanisataion, absentéisme etc). Au moins ça aura servi à ce que les aberrations dans ces centres soient mises en lumière, car on ne s'imagine pas ce qui se passe sur les grands plateaux tant qu'on y a pas bossé....

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Re: Contre le travail et ses apôtres

Message par Anomalia » 01 oct. 2009 20:36

Norma Bates a écrit :Au moins ça aura servi à ce que les aberrations dans ces centres soient mises en lumière, car on ne s'imagine pas ce qui se passe sur les grands plateaux tant qu'on y a pas bossé....
J'ai du mal à concevoir l'utilité des suicides au service d'une cause sociale...
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Re: Contre le travail et ses apôtres

Message par Norma Bates » 01 oct. 2009 20:54

Je ne parlais pas des suicides en eux-même, mais du tapage médiatique autour et du reportage en caméra cachée que j'ai pu voir. Mais il faut quand même se dire qu'en se suicidant en laissant des lettres sur ses conditions de travail, je suppose que c'est aussi fait avec l'intention de dénoncer tout un système aux rouages gangrénés, à la manière de l'auto-immolation par exemple, même si, comme j'ai voulu l'exprimer dans mon premier post, c'est dramatique d'en arriver là.

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